Ils sont si vieux. Ils arrivent à l’hôpital parce qu’ils sont tombés, ils se sont cassé un bras, un col du fémur, parfois les deux. Ils étaient dynamiques et les voilà cloués au lit, cloués de douleur. D’autres fois ils étaient déjà tellement limités dans leur corps avant la chute, qu’ils découvrent avec surprise que ça pouvait pourtant être pire. Ils n’auraient pas cru.
Le médecin a prévenu leurs enfants, quand il y en a: l’opération est la meilleure solution mais elle n’est pas sans risque, ils pourraient mourir au cours de l’intervention, mais c’est très rare en vrai, en salle d’anesthésie il y a tout l’attirail nécessaire pour les retenir, les ramener, se donner l’illusion qu’on a gagné. Ils pourraient aussi mourir dans les jours ou les semaines qui suivent. C’est beaucoup plus fréquent même si le médecin ne l’a pas dit. C’est comme un sursis. Mais quel sursis? Pour qui le sursis? Pour la famille peut-être, pour le médecin? Pas pour le patient, pas pour celui, celle, qui va passer encore quelques jours, semaines, à avoir mal, à devoir être assisté pour chaque acte de la vie quotidienne, chaque besoin naturel.
Ils sont là, dans cet endroit inconnu, sans repère et sans chaleur. Il y a tout un tas de gens, inconnus eux aussi et vraiment nombreux, qui passent, leur posent des questions, leur disent de faire un effort, que c’est pour leur bien, pour qu’ils récupèrent, pour qu’ils aillent mieux. Ils ont raison bien sûr. Ils sont là pour ça, c’est leur métier et ils tentent de toutes leurs forces et de toutes leur conviction de le faire bien. Ils sont gentils la plupart du temps, souriants et encourageants.
Seulement voilà, eux, les cassés, les malades, les patients pas toujours très patients, les vieux. Ils sont tellement vieux. Des efforts ils en ont déjà tellement fait au cours de leur vie. Aller passer une heure au fauteuil ça ne devrait pas être la mer à boire. C’est juste que parfois ils n’en ont plus envie. A quoi bon déployer tant d’énergie pour se lever de son lit, avec une machine et deux soignants autour; pour pouvoir plus vite retourner à l’EHPAD? Ou même pour retourner chez soi, presque prisonnier de son intérieur, avec le balai des infirmières et des aides à domicile? Des efforts d’accord, mais pour quoi au bout?
Est-ce que ça ne peut pas juste s’arrêter? Leurs parents sont morts depuis longtemps, la plupart de leurs frères et sœurs aussi, leurs enfants sont adultes depuis si longtemps qu’ils sont eux-mêmes grands-parents et mettent du cœur à cette tâche, parfois même certains enfants sont déjà partis. Pour ceux qui n’ont pas eu d’enfants il y a en général eu des neveux ou nièces mais avec l’âge ils sont un peu moins présents, moins prévenants, fatigués d’être là pour cet oncle, cette tante, en plus de leur propres parents. On finit par se sentir une charge, pour les autres autant que pour soi. Et puis les liens qui nous maintenaient dans la vraie vie, dans l’envie de continuer à avancer n’existent plus ou sont trop distendus.
« J’ai eu une belle vie vous savez, j’ai beaucoup voyagé avec mon mari. Il était dans la marine marchande, je le rejoignais pour les escales longues. C’était différent à l’époque, on s’écrivait des lettres qui mettaient trois semaines à arriver, les escales pouvaient durer trois mois, je voyageais par bateau, aujourd’hui tout va tellement plus vite. »
« Je suis chanceuse, j’ai trois filles qui s’entendent à merveille et sont très présentes pour nous, mon mari et moi. Mais maintenant je perds la tête, ce serait mieux que ça s’arrête, ça leur donne du souci. J’ai fait ce que j’avais à faire sur Terre, je peux partir. »
« Mes sœurs me manquent, je suis fatiguée. Il faut que je parte… » dit-elle en faisant les cent pas dans le couloir du service, en se trompant de chambre à l’occasion.
Les hommes sont moins bavards souvent. Ils tournent les choses à l’humour, « Ah, ça va bientôt s’arrêter tout ça… J’ai 95 ans… » C’est parfois plutôt un constat, parfois plutôt un souhait.
Ils sont si vieux, si fatigués, usés parfois. Et pourtant ils tiennent le coup. L’anesthésie passe, les désoriente quelques jours et puis ils récupèrent. Qu’est-ce qui les retient? Quel regret, quel traumatisme non résolu, quel rêve inaccompli?
« Nous n’avons jamais pu avoir d’enfant, cela a été douloureux. »
« Maman est morte quand j’avais deux ans, j’ai grandi avec mon papa mais vous savez les hommes, ça n’est pas pareil, je n’ai jamais pu trop en parler avec lui, de Maman… »
Il y a des fils, invisibles, inconscients, qui les retiennent, qui les ramènent. Parfois ce sont les proches, qui ne sont pas prêts à les laisser s’en aller. Ce fils qui demandait: « Mais ça va aller, il va remarcher, on s’en remet bien d’une prothèse de hanche aujourd’hui. » Oui, c’est vrai. Mais son papa avait 99 ans, donc même avec une prothèse il n’avait pas encore nombre d’années devant lui. Il semblait l’avoir compris depuis longtemps et l’accepter, mais son fils n’en était pas là.
Ce n’est pas facile de laisser partir ceux qu’on aime, même quand l’évidence est là.
« Il n’est plus avec nous…
– Vous êtes sûre? Mais comment vous pouvez en être sûre? »
Ou encore: « Elle est partie monsieur, elle est décédée.
– Mais ce n’est pas possible, faites quelque chose! »
C’est ténu mais solide ce qui nous retient. Et c’est parfois quand ça finit par céder qu’apparaît ce que c’était.

Laisser un commentaire