Ecrire le Monde

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Non-désirée

Je n’étais pas une enfant désirée. Mes parents ne s’en étaient jamais cachés alors je l’ai pour ainsi dire toujours su. Quatrième fille dans une famille qui devait compter chaque sou dépensé, si encore j’avais été un garçon ça aurait sûrement adouci un peu la chose mais bon, j’étais une fille alors, pas la peine de faire semblant.

Je le savais donc. Mais sans le savoir vraiment. Cela faisait tellement partie de mon décor que je ne le voyais pas. C’est quand je me suis rendu compte, en grandissant que d’autres étaient des enfants désirés, et de tout ce que ça rendait différent dans leur vie que j’ai vraiment compris que je n’étais pas ça, moi.

Ca m’a fait un peu bizarre, mais ça ne m’a rendu triste ni en colère. Je comprenais bien le point de vue de mes parents, je ne leur en voulais pas. j’ai plutôt noté ça comme un trait me définissant par rapport à d’autres, comme une caractéristique physique. J’avais les yeux marrons et je n’étais pas une enfant désirée. Voilà.

Ce qu’il y a c’est que devenue jeune femme je suis tombée enceinte sans l’avoir prévu. Sans que ce soit possible d’avoir cet enfant dans ma situation, mais sans que j’aie pu ne pas l’avoir. Donc je l’ai cachée, d’abord, et puis j’ai fini par déménager loin avec ma fille sous le bras en coupant les ponts avec les miens sans qu’ils sachent pourquoi. Ils n’ont d’ailleurs pas eu l’air de tellement chercher à comprendre pourquoi. Bref, je me suis retrouvée fille-mère comme on disait dans ce temps-là d’une enfant elle aussi non-désirée. Mais différemment.

Différemment quand même parce que cette gamine je me suis battue pour qu’elle ait tout ce qu’il fallait, qu’elle aille à l’école un peu plus longtemps que moi, qu’elle soit toujours habillée proprement et sans lui faire sentir que sans elle ma vie aurait été plus légère. D’autant que ce n’est sûrement pas vrai. Ma vie aurait été différente sans doute mais aurait-elle été mieux? Ca rien n’est moins sûr. C’était une gamine pétillante et joyeuse, et qui s’appliquait à tout faire bien, à avoir de bonnes notes mais pas trop non plus pour se faire remarquer. Comme si elle voulait effacer la tâche invisible de l’absence de père, à la maison et dans le livret de famille.

Toujours pour faire les choses bien sans doute, elle s’est mariée avec un type bien comme il faut quoi qu’un peu rigide et sans grand intérêt. Il venait d’une famille bien plus conventionnelle que celle que j’avais pu lui offrir jusque là. C’était probablement sa plus grande qualité, j’ai gardé pour moi mes réserves et j’ai félicité les heureux mariés. Comme il se doit. J’ai fait profil bas devant la belle-mère au jugement prompt et sûr. J’ai un peu moins vu ma fille, c’était prévisible, je n’en ai pas pris ombrage. Ils ont eu deux fils très rapidement et ont affiché ostensiblement leur bonheur. Tout était parfait.

Quand on pensait que tout serait définitivement parfait, ma fille avait alors 42 ans et ses fils 20 et 18 ans, elle est de nouveau tombée enceinte. Elle m’a appelée en pleurs, elle ne savait pas quoi faire. C’était la première fois depuis si longtemps qu’elle se tournait vers moi pour me partager quelque chose d’intime, de crucial pour elle. J’étais plus ou moins sans voix. Son mari prenait ombrage de cette grossesse tardive et inattendue, il émettait des doutes sur sa paternité et se demandait ce que penseraient « les gens ». Il semble que son épouse, la première concernée par la situation ne faisait pas partie « des gens » dont il fallait se préoccuper de ce qu’ils allaient penser. J’ai débarqué chez eux, j’ai demandé à ma fille ce qu’elle voulait, elle. Elle était déboussolée, avait l’impression qu’elle était trop vieille maintenant pour se remettre dans les couches et les nuits blanches, et en même temps elle n’imaginait pas avorter. Elle était en bonne santé, mariée, et quoi qu’il en pense elle n’avait pas la moindre doute sur le fait que son mari était bien le père de ce bébé, ils étaient à l’aise financièrement. C’était inattendu certes, mais ça ne lui paraissait pas être une raison suffisante pour mettre un terme à la grossesse. Elle a donc poursuivi. Son mari s’y est résigné.

A la naissance il faisait encore un peu la gueule mais quand il a vu la bouille de la petite merveille qui venait de naître il a fondu. Il s’est excusé auprès de ma fille, il avait été bête, mais c’était à cause du choc de la surprise en vérité, (bien sûr)! Il lui promettait de ne plus douter d’elle, d’être toujours un soutien, etc…

La Merveille a grandi, chérie de tous, véritable « petite dernière pourrie-gâtée », en particulier par sa grand mère maternelle. Je voyais en elle un grand acte de résistance, le plus beau, que ma fille ait fait. Car cette enfant-là, bien que sa naissance n’ait pas été programmée, désirée en amont de la grossesse, cette enfant-là a été désirée par sa mère. Plus peut-être même que ses deux frères nés en temps et en heure, parce que c’était comme ça qu’il fallait faire: se marier, avoir des enfants, une maison, une belle voiture et un chien. Ils avaient coché toutes les cases. Mais la petite, qui arrivait en retard, elle venait mettre le bazar dans cette famille si « normale » que c’en était inquiétant. Elle était venue poser la question: « voulez-vous de moi? »

Cette petite a vingt-cinq ans. Elle a passé dans son enfance et son adolescence beaucoup de temps avec moi. Elle m’a demandé mille fois de lui raconter nos histoires de famille. Comment étaient mes parents? Comment était sa mère quand elle était enfant? Comment étaient ses frères? Et les grossesses? Et les naissances? Elles n’arrêtaient pas de poser des questions terribles auxquelles j’ai longtemps essayé d’échapper en changeant de sujet, en la rabrouant, en mentant parfois, car je ne voyais pas comment dire à une enfant si jeune que j’avais vu ma vie s’effondrer en découvrant que j’étais enceinte. Et puis comment lui dire le désarroi premier de sa propre mère en se découvrant enceinte d’elle? Mais elle était si tenace… Et puis elle grandissait… Et puis elle ne se laissait pas berner par un piteux mensonge, elle revenait à la charge… Un jour je lui ai demandé pourquoi elle posait toujours toutes ces questions. Pourquoi elle voulait remuer le passé comme ça. Elle m’a dit qu’elle sentait bien qu’il y avait un truc « pas net » dans la famille par rapport à ça et qu’elle voulait comprendre. J’ai fini par répondre à ses questions le plus honnêtement possible. Elle me tendait un mouchoir quand mes yeux coulaient, me serrait dans ses bras.

Et puis un jour elle m’a remercié. « De quoi? » je lui ai répondu, éberluée. De m’avoir aidée à comprendre. Grâce à ça, je ne me laisserai pas emporter par les schémas d’enfants non désirés.

Je me suis sentie bizarre quand elle a dit ça. Est-ce qu’on reproduisait toutes les même schéma de grossesse contre notre gré? Je me suis rendu compte que je ne savais à peu près rien de ma grand-mère et des conditions de naissance de ma mère. Cela m’a paru bizarre ça aussi. Mais on n’en parlait pas, je ne m’étais de toute façon jamais posé la question. Qu’est-ce qui faisait qu’elle, cette petite, se soit préoccupée comme ça de toute « sa lignée de femmes » comme elle disait? C’est encore un mystère pour moi.

Mais elle a vingt-cinq ans, elle a un compagnon depuis quelques années maintenant, un garçon épatant. Drôle et gentil, amoureux et intelligent. Et voilà qu’ils viennent de m’annoncer que j’allais être arrière grand-mère. Avec tant d’étoiles dans les yeux que je n’ai aucun doute que cet enfant est le plus désiré qui soit. Et je crois que cela va changer quelque chose dans sa vie. Je suis heureuse d’avoir vécu assez longtemps pour voir ça, cette émotion si vive dans les yeux, cette foi dans l’aventure qui s’annonce, cette envie d’y aller. Je ne savais pas que ça pouvait faire ça d’attendre un bébé. J’ai presque quatre-vingt dix ans, il était temps.

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