Ecrire le Monde

Ercire pour décrire, comprendre, imaginer, guérir, adoucir….

Le précipice

C’est le bord du précipice.
Il ne faudrait pas tomber.
Faire attention, ne pas regarder en bas, ce vide immense qui ne demande qu’à t’engloutir.
Il faudrait reculer un peu, ne pas rester si près du bord.
C’est ça qu’il faudrait faire.
Il y a des gens derrière, un peu plus loin, ils tentent de s’approcher tout en n’osant pas vraiment, par peur que tu bascule sans doute. Ils parlent, ils disent des choses. Des choses douces sans doute, ils disent de ne pas regarder en bas, de regarder ailleurs, de l’autre côté, il y a un chemin pour revenir. Il y en a même sans doute plusieurs.
De toute façon tu ne les entends pas. Tu sais à peine qu’ils sont là.
Pour le moment tu es là, figée. Tu entends ton cœur battre, ta respiration saccadée, tout ton corps est comme pétrifié au bord du gouffre. Paralysé. Tes muscles sont tendus, en alerte, tu sens des picotements au bout de tes doigts, dans tes pieds.
L’état de choc. Cela doit être ça.
C’est comme si tu marchais tranquillement sur ton chemin, il faisait beau et d’un seul coup, tonnerre, précipice. Le chemin devant s’est dérobé. Il te semble qu’il n’y a plus rien.
Ce serait si facile de faire un pas de plus et de tomber, de disparaître toi aussi. Si facile? Plus facile que de reculer d’un pas et de t’asseoir, le temps de comprendre ce qui s’est passé et de regarder autour de toi s’il y a d’autres chemins? D’autres voies?
Tu ne peux juste pas bouger. A peine respirer.
Que s’est-il passé?
Tes repères ont disparu, ce que tu croyais savoir, ce que tu prenais pour sûr, pour acquis, pour certain, a sombré quand le précipice s’est ouvert.
C’est comme si le temps était suspendu.
Tu ne sais pas si tu voudrais qu’il reprenne sa course, qu’il l’inverse ou encore qu’il reste suspendu. Là. Maintenant. Pour toujours.
Ne pas envisager l’après. C’est inimaginable l’après. C’est indécent, odieux. Quel après? Comment fait-on pour continuer? Pour respirer, ouvrir les yeux, sécher ses larmes? Comment fait-on pour même oser regarder autour de soi et choisir un autre chemin que celui qui n’existe plus? Peut-on imaginer que le Soleil reviendra un jour éclairer l’un de ces chemins? Peut-on imaginer un nouveau sourire? Un nouveau rire? D’autres personnes? D’autres sentiments que ce vide immense au bord du précipice, quand tout a disparu?

Le temps ne reste jamais suspendu bien longtemps. Est-ce un soulagement ou un scandale? Les avis sont divisés.
Toujours est-il que ton corps a fini par être fatigué de toute l’énergie dépensée à rester figer droite.
Une grande respiration est montée, chargée de toute la peine du monde concentrée en toi à ce moment. Sans le penser, le préméditer ni le décider, tu as fait un pas en arrière. Un petit pas, minuscule. Juste de quoi t’éloigner du vide, te préserver de son attraction. Tu t’es assise et tu as regardé tout autour de toi, tu as vu des gens qui venaient vers toi, tu as vu des bouts de chemins, de routes, de pistes, que tu pourrais choisir de prendre, ou pas. Plus tard, bien sûr. Mais tu as pu noter qu’il y en avait. Qu’il n’y avait pas que le vide.
Tu sais que ce sera difficile de se remettre debout et de marcher de nouveau, mais tu sais aussi que tu peux le faire. Il n’y a pas le feu. Pour le moment reste assise et entourée, étourdie par ceux qui tentent d’adoucir ta peine, de la partager, de t’en prendre un peu pour ne pas que tu portes tout. Même si vous savez, toi comme eux, que c’est impossible.
Tu apprécies l’effort. Il te donne le courage d’essayer, il te donnera demain le courage de te lever, de faire quelques pas. Et puis de jour en jour, sans t’en apercevoir, tu finiras par retrouver une chemin qui t’attire, tu t’y engageras, tu auras sans doute peur au début qu’un nouveau précipice surgisse, mais que peux-tu faire d’autre qu’essayer de retrouver une chemin ensoleillé?
Alors tu marcheras, et le sourire te reviendra.
Un jour, dans quelques temps.

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