Karan a huit ans. Il habite avec ses parents et sa plus jeune tante, la petite sœur de son père, dans un appartement en location, dans un quartier sud de Delhi. L’appartement, au deuxième étage d’une des maisons étroites et hautes, toutes mitoyennes les unes des autres, de ce quartier, comporte un balcon. C’est bien là son principal attrait. Lorsqu’il rentre de l’école, après avoir gravi les deux étages par l’escalier raide et étroit, Karan s’installe sur le balcon pour y faire ses devoirs (un peu) et observer l’animation de la rue (beaucoup), deux étages plus bas. Des bruits lui parviennent, des échos de conversation, souvent sans intérêt mais parfois amusantes. D’âpres négociations entre les vendeurs de légumes ou de bracelets et leurs clientes. Des belles-filles qui acquiescent aux lubies de leur belle-mère. Des étudiants qui se déplacent en grappes et rigolent fort en se bousculant.
Trois maisons plus loin, à l’angle de la ruelle, se trouve un vendeur de jalebis. C’est lui qui attire le plus l’attention de Karan. Bien sûr.
Il passe devant le stand en rentrant de l’école, bien que ce ne soit pas exactement le chemin le plus court. L’odeur sucrée de rose en vaut le détour. Il ne s’attarde pas, pour ne pas se faire remarquer. De son balcon il est trop loin pour que l’odeur lui parvienne, elle est masquée par beaucoup d’autres, plus fortes ou plus proches : la lessive qui sèche sur le balcon, l’encens que sa mère fait brûler chaque matin sur le petit autel de la pièce d’à côté, les épices de la cuisine de la voisine du premier étage qui réveillent l’estomac et le font gargouiller instantanément, mais aussi la pollution de l’air, surtout en automne, ou encore les déchets qui trainent dans la petite poubelle du bout du balcon.
Non, du balcon il ne peut pas sentir l’odeur des jalebis. Il ne peut pas entendre non plus le frétillement de la pâte qui tombe dans l’huile et, saisie, frémit de petites bulles avant de se cristalliser. Ce son-là est même difficile à percevoir d’en bas, car Karan passe trop vite et un peu trop loin. Il y a tant d’autres bruits plus forts dans la rue : les marchands (y compris celui de jalebis) qui hèlent les passants, les klaxons de motos, auto-rickshaw, les sonnettes des vélos, les enfants qui jouent, qui chantent…
Du balcon il peut voir le Halwai, le confiseur, faire tourner la poche de pâte au dessus de la timbale d’huile chaude pour lui donner sa forme d’escargot. Il peut apercevoir, deviner presque, l’escargot se former. Une fois cuite dans l’huile, la jalebi en est retirée et plongée dans le sirop. Puis parfois, elle est déposée sur le côté avec ses pareilles en attendant d’être servie à un client, mais le plus souvent préparée à la demande, elle termine directement sur une petite assiette en papier, tendue au gourmand à qui elle est destinée. Sa couleur orange, safranée, en fait un vrai petit soleil à dévorer.
Karan n’en a pas mangé souvent, mais il se souvient de la texture craquante sous la dent, puis de la sensation collante aux doigts et aux dents. Il se rappelle du goût sucré et riche. Il a été surpris la première fois qu’il en vu, par la couleur, qui lui a évoqué les vêtements et turbans des sadhus.
De son perchoir, il se régale de voir préparées et dévorées par d’autres, à un quinzaine de mètres, les jalebis du marché. Le halwai vend d’autres choses bien entendu, mais ce n’est pas pareil, c’est souvent moins spectaculaire, moins fascinant à regarder. Sauf peut-être les bhature, ces galettes frites qui gonflent comme d’énormes ballons et qui se dégustent avec des pois chiches cuisinés, faisant le petit déjeuner idéal des habitants de Delhi. Mais une jalebi, avec cette forme, cette couleur… C’est quand même quelque chose !
En reposant le regard sur son cahier d’école, Karan se surprend à dessiner une spirale safran dans la marge. Tandis qu’un sourire s’est dessiné sur son visage.

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