Estelle vient de pousser la lourde porte et de pénétrer dans la pièce. Son premier regard la fige sur place. Des rayonnages, qui s’étendent jusqu’à un plafond cathédrale, lui donnent le vertige. De minces échelles s’accrochent aux étagères et permettent aux explorateurs téméraires d’accéder aux livres les plus hauts placés. Pour sa part, hors de question qu’elle s’y risque.
Il règne dans le lieu une odeur mélangée de vieux papier et d’encens. Comme si la pièce, colonisée aujourd’hui par les livres, avait gardé en mémoire son passé de chapelle par le biais d’une senteur ténue mais bien perceptible d’encens, et peut-être même de la cire fondue des cierges d’antan.
Estelle s’avance prudemment et fait quelques pas vers le rayon le plus proche. En posant les yeux sur la tranche des livres en face de ses yeux, une nouvelle découverte la trouble. Elle est incapable de lire les titres indiqués. Elle s’approche plus près et passe un doigt sur les reliures qui confirme sa première impression. Les ouvrages ne sont pas écrits en caractères latins. Des signes mystérieux et inquiétants se côtoient sur les étagères. Il n’y a même pas de cohérence entre les livres rangés ensemble. Elle croit reconnaître du cyrillique sur l’un, peut-être du grec un peu plus loin tandis que les formes rondes et si semblables les unes aux autres du malayalam, qu’elle n’identifie pas, la laissent perdue. Il lui semble qu’elle ne comprend rien. Qu’elle vient d’entrer dans un territoire hostile où tout savoir se refuse à elle.
Elle longe alors l’étagère en recherchant frénétiquement un caractère familier. Même dans une autre langue, mais au moins quelque chose qu’elle serait capable de déchiffrer, et alors que l’amharique, le thaï, le tamoul et le sanskrit se succèdent devant ses yeux étourdis, elle arrive avec stupeur au bout de l’étagère pour découvrir une autre pièce semblable. Tout aussi chargée de livres aux caractères tout aussi indéchiffrables pour elle. Ainsi, chaque fois qu’elle arrive au fond d’une pièce, une nouvelle s’ouvre devant elle. Et même en s’accroupissant vers les plus basses étagères, même en gravissant fébrilement quelques barreaux des échelles à sa disposition, elle ne découvre pas un seul ouvrage qu’elle puisse déchiffrer.
Elle se sent de nouveau prise de vertige. Elle a l’impression que tous ces caractères inconnus virevoltent autour d’elle, l’encerclent de plus en près et menacent de l’engloutir ou de l’étrangler.

Laisser un commentaire